Je vis près d'une gare. Je
m'y rends souvent. Tôt le matin après avoir quitté mon domicile et tard le soir, juste avant de rentrer chez moi. Je ne sais pas pourquoi j'y vais autant mais il y a une atmosphère qui
s'en dégage que je ne retrouve nulle part ailleurs. Et à chaque fois que je m'installe à ma place, je ferme les yeux et je repense à ma mère. Je me souviens de ce jour où nous étions,
elle, mon père et moi sur le quai de cette même gare lorsqu'il est parti pour Alger. Je n'étais alors qu'un enfant mais ces images me parlent encore. Je me rappelle même que je portais
des culottes courtes à bretelles, ce jour-là, et peu avant de monter sur la marche du train, mon père m'avait coiffé de son béret. Jamais, je n'ai pensé que je ne le reverrais plus car Maman me
disait toujours qu'il allait revenir. C'est peut-être pour ça que je viens aussi souvent à la gare. Je ne saurais vous dire.
Quand je suis dans ce café, je pense aussi à ces jeunes amoureux qui se retrouvent après une longue absence et
puis, je jette souvent un oeil circulaire et je m'attarde sur les habitués que je reconnais. Cela me fait presque un vide quand ils ne viennent pas. Oui. Il m'arrive même de m'attacher aux
anonymes.
Je vis dans un soixante mètres carrés. Je n'ai aucun animal domestique et encore moins des plantes vertes. Je
vis avec Lola et quand je rentre du travail, elle est toujours là pour m'accueillir. Elle sait m'écouter, Lola. Elle est si douce avec moi. Je lui parle de mes projets, de mes rêves, de Maman. Et
la nuit, je me mets à écrire. Bien entendu, il n'y a que Lola qui le sait. Je n'ai pas envie d'en parler à mes collègues de travail, sans doute par crainte de leurs quolibets.
Et puis, par un parfum d'été, je décide de changer mes habitudes et j'entre dans un nouvel établissement. Je
m'installe et non loin de moi, une jeune femme, assise à une table en train d'écrire sur son ordinateur portable.
Je prends goût à ce nouvel univers et cela fait maintenant une semaine que je l'observe. Toujours assise à
cette même table. J'essaie d'imaginer ce qu'elle écrit et je prends l'habitude de venir écrire dans le même café. Elle me sourit toujours. Et je lui souris. J'aimerais tellement
lui parler mais je n'ose pas. Je me suis mis à écrire ce que j'ai imaginé qu'elle pouvait écrire. Et souvent, j'ai espéré pouvoir échanger nos écrits.
Au bout de quelques mois, alors que j'avais enfin terminé mon manuscrit, je me suis précipité au café pour
le lui offrir mais la jeune femme n'y était plus.
Tête baissée, déçu, je suis rentré à la maison et Lola était partie elle aussi. La fenêtre était ouverte. J'ai
compris. Elle manquait d'air. Elle s'est envolée…
Je l'aimais, Lola. Ma mouche, ma meilleure amie...
© Valérie DEBIEUX 2008